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20 mars 2026Les usines qui reviennent : les chiffres réels de la réindustrialisation française
Pendant des décennies, les usines françaises ont fermé leurs portes les unes après les autres. Depuis quelques années, le mouvement s’inverse. Mais derrière les annonces politiques et les inaugurations en grande pompe, que disent vraiment les chiffres ? État des lieux d’une reconquête industrielle engagée, fragile et pleine de contradictions.
| – 10 points de PIB perdus en 50 ans La part de l’industrie dans le PIB français est passée de 19 % en 1972 à 9 % en 2020. Soit la plus forte désindustrialisation d’Europe occidentale. |
Le grand décrochage et l’électrochoc du Covid
Pour comprendre la relocalisation d’aujourd’hui, il faut mesurer l’ampleur du naufrage d’hier. En 1982, l’industrie représentait 37,4 % des emplois en France. En 2020, ce chiffre était tombé à 13,3 %. Pendant quarante ans, la délocalisation a été le modèle par défaut : produire moins cher ailleurs, vendre plus cher ici. La France s’est spécialisée dans les services, le luxe, l’agroalimentaire haut de gamme et a regardé ses capacités productives s’évaporer.
Puis la crise sanitaire de 2020 a tout remis en question. Les pénuries de masques, de paracétamol, de composants électroniques ont brutalement montré jusqu’où s’était creusée la dépendance aux chaînes d’approvisionnement asiatiques. Un chiffre, à lui seul, a sidéré les décideurs : entre 60 % et 80 % des principes actifs pharmaceutiques commercialisés en Europe sont produits en Chine ou en Inde. Pour un pays qui se vantait d’une industrie pharmaceutique de rang mondial, c’était un aveu d’impuissance.
Entre 2009 et 2020, la France avait enregistré 466 délocalisations pour seulement 144 relocalisations. Le réveil allait être douloureux et nécessaire.
La dynamique 2022-2024 : réelle, mais qui ralentit
Depuis 2022, le Baromètre industriel de l’État, publié par la Direction générale des Entreprises (DGE), fournit des données concrètes sur l’évolution du tissu productif national. Le bilan est positif et mérite d’être lu sans en exagérer ni la portée, ni les limites.
En 2022, la France a enregistré 176 ouvertures nettes d’usines ou d’extensions significatives. En 2023, ce chiffre progressait encore à 189. En 2024, il est retombé à 89. Le signal est clair : la dynamique se maintient, mais le rythme ralentit. Au premier semestre 2025, le solde n’était plus que de +9 sites. La DGE elle-même prévient que cette tendance risque de se prolonger au second semestre 2025, voire en 2026.
Depuis 2022, c’est tout de même plus de 450 ouvertures nettes qui ont été comptabilisées sur l’ensemble du territoire. Et sur le front de l’emploi, 130 000 postes industriels ont été créés depuis 2017, dont 108 000 rien qu’en 2022. Ce sont des emplois réels, dans des usines réelles, sur le sol français.
| Les chiffres du baromètre industriel de l’État (DGE) • 176 ouvertures nettes en 2022 — premier signe d’inversion de tendance • 189 ouvertures nettes en 2023 — pic de la dynamique • 89 ouvertures nettes en 2024 — ralentissement confirmé • +9 seulement au 1er semestre 2025 — signal d’alerte • +450 ouvertures nettes cumulées depuis 2022 • 130 000 emplois industriels créés depuis 2017 Sources : Baromètre industriel DGE, mars 2025 et octobre 2025 |
Les secteurs qui tirent et ceux qui plongent
Toutes les filières ne sont pas logées à la même enseigne. L‘industrie verte est de loin la grande gagnante de la réindustrialisation : avec 27 ouvertures nettes en 2024 et encore 11 au premier semestre 2025, c’est le seul secteur qui maintient une dynamique réellement positive. Énergies renouvelables, mobilité bas carbone, recyclage et économie circulaire constituent aujourd’hui le fer de lance de la reconquête industrielle française.
Du côté des startups, les données de Bpifrance sont frappantes : 97 % des startups industrielles ayant levé des fonds en 2023 et 2024 produisent sur le territoire national. Et 59 % d’entre elles sont issues de la deeptech : composants électroniques, hydrogène, agroalimentaire de nouvelle génération. L’avenir industriel français se construit aussi dans ces PME innovantes qui choisissent, dès leur création, de fabriquer en France.
À l’inverse, le secteur automobile accuse un solde de -12 en 2024, la plasturgie et la mécanique sont également en recul. Les régions du Grand Est et des Hauts-de-France, historiquement industrielles, affichent des soldes négatifs. Elles concentrent les reconversions douloureuses : même si des sites à haute valeur ajoutée y ouvrent leurs portes en parallèle.
Des entreprises qui ont sauté le pas
Derrière les statistiques, il y a des histoires d’entreprises. Certaines ont fait le choix de la France en prenant des risques réels.
Le Coq Sportif a relancé son usine historique de Romilly-sur-Seine dans l’Aube, 160 emplois créés depuis la reprise en 2010. Désigné équipementier des équipes de France pour les Jeux Olympiques de Paris 2024, le groupe a produit 150 000 pièces 100 % françaises pour les athlètes. Malongo a rapatrié sa production de machines à café à La Roche-sur-Yon, investissant 3,5 millions d’euros pour viser 400 000 appareils par an. Waterman, la marque de stylos, a transféré une partie de sa fabrication depuis la Chine vers la région nantaise pour 1,3 million d’euros. Dans le textile, Neyret, rubanerie bicentenaire de Saint-Étienne, a conjugué tradition et technologies numériques pour moderniser sa production entièrement sur le territoire.
Dans la pharma, l’enjeu dépasse la compétitivité : c’est une question de souveraineté sanitaire. Depuis janvier 2025, sept nouveaux projets ont été soutenus par France 2030 pour relocaliser la production de 42 médicaments essentiels. À Toulouse, Ipsophène investit 14 millions d’euros pour produire en France le principe actif du paracétamol, de quoi couvrir 38 % de la consommation française. À Lille, Delpharm étend sa production de corticoïdes. En Bourgogne, AdhexPharma crée 60 emplois pour fabriquer des patchs et films oraux. Au total, France 2030 a mobilisé près de 50 millions d’euros de financements publics pour générer environ 300 millions d’euros d’investissements industriels dans la pharmacie.
Les freins structurels : le revers de la médaille
Le tableau serait incomplet sans ses ombres. Un baromètre de la souveraineté publié en janvier 2025 par By.O Group et Cubik révèle que 9 patrons sur 10 excluent toute relocalisation à court terme. La raison principale : le coût. Produire en France reste structurellement plus cher que produire en Asie, et l’automatisation ne compense pas tout.
L’économiste Olivier Lluansi, ancien conseiller industrie auprès du Premier ministre et auteur de Réindustrialiser, le défi d’une génération, tire la sonnette d’alarme sur la sélectivité des aides publiques : selon lui, seuls 10 à 15 % des projets de PME et ETI régionales sont éligibles aux appels à projets France 2030, trop calibrés pour les grands groupes et les technologies de rupture. Les deux tiers du potentiel de réindustrialisation repose pourtant sur ces acteurs intermédiaires négligés.
Il y a aussi la question du foncier. La loi Zéro Artificialisation Nette (ZAN) place les maires devant une injonction contradictoire : accueillir des usines tout en gelant les terres disponibles. Le manque de terrains industriels est désormais cité comme l’un des premiers freins à l’installation.
Enfin, le déficit commercial donne la mesure du chemin restant : 99,6 milliards d’euros en 2023. La part du Made in France dans la demande intérieure manufacturière est tombée à 38 %, contre 52 % en Allemagne et 51 % en Italie. La réindustrialisation française est réelle, mais elle part de très loin.
2030 : le cap et ses incertitudes
L’objectif officiel est de porter la part de l’industrie dans le PIB de 9 % aujourd’hui à 12 % en 2035, soit un gain de 233 milliards d’euros de valeur ajoutée manufacturière. France 2030, doté de 54 milliards d’euros, est le principal levier public pour y parvenir. Bpifrance a, de son côté, déployé 3,7 milliards d’euros pour soutenir l’industrialisation entre 2022 et 2024, dont 927 millions directement fléchés vers les PME, ETI et startups industrielles.
Les effets d’entraînement sont réels : chaque milliard d’euros de valeur ajoutée rapatrié génère deux milliards de richesse en France grâce aux chaînes de fournisseurs, et potentiellement 24 400 emplois. La logique économique de la relocalisation n’est pas une chimère protectionniste, c’est un multiplicateur territorial.
Mais la conjoncture internationale s’est durcie. La surproduction chinoise, les droits de douane américains, l’inflation des coûts de l’énergie : autant de vents contraires qui pèsent sur la compétitivité des sites français. Le ralentissement du premier semestre 2025 en est le symptôme.
La France reste néanmoins le pays d’Europe le plus attractif pour les investissements industriels étrangers, même si cette attractivité s’érode depuis 2024. Le réveil est là. La question n’est plus de savoir si la France peut réindustrialiser, mais à quelle vitesse, et avec quelle ambition politique pour les années qui viennent.
Sources : Baromètre industriel de l’État / DGE (mars et octobre 2025) · Bpifrance Le Lab · INSEE · France 2030 / Ministère de l’Économie · By.O Group & Cubik (janv. 2025) · O. Lluansi, Réindustrialiser, le défi d’une génération



