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20 mars 2026La bataille des matières premières industrielles
Terres rares, gallium, germanium, graphite, tungstène, antimoine… Ces noms obscurs désignent les matières premières sans lesquelles aucune voiture électrique, aucune éolienne, aucun semi-conducteur, aucun système d’armes moderne ne peut être fabriqué. La Chine les contrôle. Et depuis 2023, elle a commencé à s’en servir comme arme. Pour la France et l’Europe, le réveil est brutal.
| 91 % C’est la part de la Chine dans le raffinage mondial des terres rares en 2025, selon Benchmark Mineral. Le raffinage, étape clé entre la mine et l’usine, reste un quasi-monopole absolu. |
Le tableau de Mendeleïev comme arme diplomatique
La Chine n’a pas attendu les tensions avec Trump pour jouer la carte des matières premières. La stratégie est progressive, méthodique, et dure maintenant depuis plus de trente ans. Dès la fin des années 1980, Pékin a massivement investi dans l’extraction et le raffinage des terres rares, à une époque où les pays occidentaux se désengageaient d’activités jugées peu rentables et très polluantes. Résultat : la Chine produit aujourd’hui environ 70 % des terres rares mondiales et en transforme la quasi-totalité. Hors de Chine, il n’existe aujourd’hui quasiment aucune capacité de raffinage des terres rares lourdes.
Les signaux d’alarme se sont accumulés ces deux dernières années à un rythme inédit. En juillet 2023, Pékin a instauré des licences obligatoires à l’export pour le gallium et le germanium, deux métaux essentiels aux semi-conducteurs, aux LED, à la 5G et aux panneaux solaires. En août 2024, l’antimoine a rejoint la liste. En décembre 2024, la Chine a pur et simplement interdit toute exportation de gallium, de germanium et d’antimoine vers les États-Unis. En février 2025, c’est le tungstène, le bismuth, le molybdène, l’indium et le tellure qui ont été soumis à contrôle. En avril 2025, sept terres rares lourdes et les aimants permanents qu’elles permettent de produire ont été ajoutés à la liste. L’été 2025 a vu le graphite naturel et les matériaux de batteries lithium-fer-phosphate y entrer à leur tour.
Pour Barbara Forriere, experte en matières premières stratégiques chez Renault Group, le constat est sans appel : « Dans une voiture, il y a quasiment tout le tableau de Mendeleïev. » Chaque élément sous contrôle chinois est un point de vulnérabilité potentielle pour l’ensemble de la chaîne de valeur industrielle européenne.
| Chronologie d’une escalade : les restrictions chinoises à l’export 2023–2025 Juil. 2023 — Licences obligatoires sur le gallium et le germanium Août 2024 — Antimoine soumis à restriction Déc. 2024 — Interdiction d’export vers les États-Unis (gallium, germanium, antimoine) Fév. 2025 — Contrôles sur tungstène, bismuth, molybdène, indium, tellure Avr. 2025 — 7 terres rares lourdes + aimants permanents sous licence obligatoire Été 2025 — Graphite naturel et matériaux de batteries LFP ajoutés à la liste Oct. 2025 — Mesures élargies à 12 terres rares + toute technologie contenant 0,1 % de terres rares Nov. 2025 — Suspension d’un an après accord Trump / Xi Jinping — mais les restrictions d’avril et déc. 2024 restent en vigueur Sources : MOFCOM / DGE / Fondation méditerranéenne d’études stratégiques |
La France et l’Europe : un état de dépendance critique
Pour la France, le mot « dépendance » ne suffit pas. C’est une vulnérabilité structurelle, documentée, que les gouvernements successifs ont longtemps sous-estimée. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la Chine contrôle 60 % de l’extraction mondiale de terres rares et plus de 80 % de leur raffinage. Sur les aimants permanents, indispensables aux moteurs électriques des véhicules, aux éoliennes, aux systèmes de guidage militaires — la dépendance des industriels européens atteint 98 %. Il n’existe aujourd’hui pratiquement aucun substitut disponible à court terme.
Le gallium illustre bien la situation. En 2024, la Chine a fourni 71 % des approvisionnements européens en ce métal. Or le gallium entre dans la composition des puces pour la 5G, de l’électronique de puissance embarquée dans les véhicules électriques, et des systèmes radar. Christel Bories, PDG d’Eramet, l’a formulé sans détour : « Si la Chine ou la Russie décident de fermer le robinet, c’est toute notre industrie qui pourrait s’arrêter net. »
La mise en garde du vice-président exécutif de la Commission européenne, Stéphane Séjourné, devant les parlementaires en octobre 2025, a été encore plus directe. Il a évoqué des entreprises importatrices « soumises à des chantages avec des licences délivrées de plus en plus rarement et l’impossibilité de faire du stockage ». Ce n’est plus de la géopolitique abstraite : ce sont des industriels français qui ne savent pas s’ils recevront leurs approvisionnements d’un mois sur l’autre.
La situation est d’autant plus préoccupante pour l’automobile. Les constructeurs européens sont en compétition frontale avec les marques chinoises, qui bénéficient d’un accès direct et à coût réduit aux matières premières dont dépend leur propre production. Selon une analyse du cabinet McKinsey, si le coût d’une batterie est multiplié par trois et celui d’un moteur électrique par cinq pour un constructeur européen par rapport à son équivalent chinois, « vous avez de fortes probabilités de cesser de vendre des voitures ».
| ×7 la demande mondiale en terres rares d’ici 2040 Projection de l’Agence internationale de l’énergie. La transition énergétique et la numérisation explosent les besoins, au moment précis où la Chine resserre son emprise. |
La France contre-attaque : Solvay, Carester, Imerys
Face à cette réalité, la France ne reste pas les bras croisés, même si les délais de rattrapage se comptent en décennies. Plusieurs initiatives concrètes ont émergé en 2024 et 2025, à la croisée de l’initiative privée et du soutien public.
La plus symbolique est peut-être celle de Solvay. En avril 2025, le groupe chimique belge a relancé son usine de séparation de terres rares de La Rochelle, l’une des rares installations de ce type en Europe, pour produire des aimants permanents à base de néodyme et de praséodyme. L’objectif est ambitieux : satisfaire 30 % des besoins européens d’ici 2030. À quelques centaines de kilomètres de là, à Lacq dans les Pyrénées-Atlantiques, la start-up française Carester construit une usine de raffinage de terres rares dont la mise en service est prévue en 2026. La société britannique Less Common Metals prévoit d’y produire des métaux et alliages de terres rares sur le même site.
En parallèle, Imerys développe deux projets d’extraction de lithium en France métropolitaine, dans l’Allier et en Alsace, qui figurent parmi les 47 projets stratégiques européens retenus en mars 2025 par la Commission dans le cadre du Critical Raw Materials Act. L’État y injecte 50 millions d’euros pour le projet de l’Allier seul. Ces huit projets français bénéficient d’une procédure administrative accélérée, d’un accès facilité aux financements publics, et d’une priorité dans l’allocation des fonds européens.
L’UE a également adopté le 3 décembre 2025 le plan ReSourceEu, avec une enveloppe de 3 milliards d’euros, un nouveau centre de pilotage des matières premières critiques, et un objectif clair : extraire 10 % de ses besoins en minéraux critiques sur son sol d’ici 2030, en raffiner 40 %, et recycler 25 %. Des accords bilatéraux ont été signés avec l’Australie, le Canada, la Norvège et via les États-Unis, l’Ukraine.
| Ce que la France met en place — état des projets 2025 • Solvay La Rochelle : relance du raffinage de terres rares, objectif 30 % des besoins UE en aimants d’ici 2030 • Carester (Lacq, 64) : usine de raffinage terres rares, entrée en service prévue 2026 • Imerys Allier : projet mine de lithium, 50 M€ d’investissement public État • Eramet (Alsace) : projet extraction lithium, sélectionné dans les 47 projets stratégiques UE • OFREMI : Observatoire français des ressources minérales, créé en 2023 • 8 projets français sur les 47 projets stratégiques européens (Critical Raw Materials Act, mars 2025) • Plan ReSourceEu UE : 3 Md€ mobilisés, décembre 2025 Sources : DGE, Commission européenne, Usine Nouvelle, Wikipedia |
L’accord Trump / Xi de novembre 2025 : un répit, pas une solution

Le sommet APEC de Busan du 30 octobre 2025 a offert un semblant de détente. Après un échange entre Xi Jinping et Donald Trump, la Chine a accepté de suspendre pour un an, jusqu’au 27 novembre 2026, les mesures d’élargissement des contrôles à l’export annoncées en octobre 2025. Des licences générales ont été émises pour les exportations de terres rares, de gallium, de germanium, d’antimoine et de graphite vers les utilisateurs finaux américains.
Mais les observateurs sont unanimes sur un point : il s’agit d’un répit, pas d’une résolution. Les restrictions de décembre 2024 et d’avril 2025, les plus structurantes sont restées en l’état. Guillaume Pitron, cofondateur de Psyche 16 et spécialiste des matières premières critiques, met en garde contre l’illusion du calendrier : « Les Chinois ont mis 25 ans à créer leurs filières de minerais stratégiques avec un État dirigiste. Le risque de l’effet d’annonce est de penser que les plans européens vont être mis en place rapidement. Les bénéfices réellement mesurables pour les industriels vont se compter en années. »
Il y a aussi une réalité géologique et financière que les déclarations d’intention ne peuvent pas masquer. La production de terres rares hors de Chine devrait être multipliée par 4,4 entre 2024 et 2030, grâce aux mines d’Amérique du Nord et d’Australie. Mais selon Bloomberg Intelligence, cette augmentation reste inférieure à la demande projetée, qui croît de 7 % par an sous l’effet de la transition énergétique et de la numérisation. Les déficits d’approvisionnement ne sont pas une hypothèse de travail : ils sont une quasi-certitude à horizon 2030.
La souveraineté industrielle, question de génération
La bataille des matières premières industrielles n’est pas une guerre commerciale ordinaire. C’est un bras de fer sur les conditions mêmes de la production industrielle de demain. Qui contrôle ces ressources contrôle, de facto, une part de la souveraineté technologique, militaire et climatique des autres.
Pour la France, l’enjeu est particulièrement aigu : elle est à la fois un pays industriel qui réindustrialise, avec les besoins en métaux critiques que cela implique et un pays dont l’industrie dépend structurellement d’un adversaire déclaré. Les projets de Solvay, d’Imerys, de Carester sont des signaux positifs. Ils ne sont pas encore, loin s’en faut, une réponse à la hauteur du problème.
À l’horizon 2030, si la demande mondiale en terres rares doit être multipliée par sept selon l’AIE, et si la Chine continue de contrôler 90 % du raffinage, la question n’est pas de savoir si une crise d’approvisionnement se produira. La question est de savoir si l’Europe sera prête quand elle surviendra.
Sources : Benchmark Mineral (2025) · Agence internationale de l’énergie (AIE) · Bloomberg Intelligence · Fondation méditerranéenne d’études stratégiques · Commission européenne / Critical Raw Materials Act · MOFCOM / DGE · Usine Nouvelle · La Fabrique de l’Industrie (nov. 2025) · Guillaume Pitron, Psyche 16 · Eramet / Solvay / Carester

