
KELP Group : quand la performance énergétique devient une chaîne de valeur intégrée
17 février 2026
Syklea : Quand les microalgues transforment le CO₂ industriel en ressource précieuse
17 février 2026Pionnier du réemploi en France, ce jeune acteur de l’économie circulaire transforme un gisement colossal de cartons inutilisés en ressource économique et écologique
On les jette par milliers, par palettes entières, parfois même sans les avoir ouverts. Les cartons d’emballage industriels, pourtant encore en parfait état, finissent trop souvent au recyclage ou en décharge, faute de filière organisée pour leur donner une seconde vie. C’est contre cette aberration économique et environnementale que Romain Dupuis et Antonin Hameury-Hao se sont levés en septembre 2020, en fondant à La Rochelle une entreprise alors sans équivalent en France : Carton Vert. En 6 ans : plus de 5 000 tonnes de cartons réemployés soit 5 227 tonnes d’émissions de CO2 évitées, 1 009 millions d’eau sauvegardés et + de 22 000 arbres sauvés
Un gisement inexploité aux proportions insoupçonnées
Le point de départ est presque évident, une fois qu’on l’a vu. Le secteur papetier français produit chaque année 6,9 millions de tonnes de produits, dont 4,4 millions de tonnes de carton d’emballage selon l’ADEME. Une production en hausse de 42 % depuis 2010, portée notamment par l’explosion du commerce en ligne. Et pourtant, malgré un taux de recyclage du carton atteignant 95 %, l’un des meilleurs d’Europe, une masse considérable de contenants encore utilisables part au rebut chaque année.
La raison est structurelle. Les cartonniers fabriquent systématiquement entre 10 et 15 % de plus que la commande passée, pour sécuriser leur production ou anticiper d’éventuels succès commerciaux. Résultat : des stocks dormants s’accumulent dans les entrepôts, des cartons neufs n’ayant jamais servi se retrouvent condamnés à la benne. Sans oublier les contenants de première utilisation encore parfaitement fonctionnels, que les industriels renvoient au recyclage faute de mieux. Un gisement difficile à chiffrer précisément, mais que Romain Dupuis et Antonin Hameury-Hao évaluent à plusieurs centaines de milliards d’unités à l’échelle mondiale.
Un modèle circulaire qui profite aux deux bouts de la chaîne

Le fonctionnement de Carton Vert repose sur une mécanique simple et efficace. L’entreprise rachète ses gisements de cartons réemployables directement auprès des industriels, jusqu’à 200 euros la tonne, puis les revend à des e-commerçants, logisticiens et industriels entre 30 et 50 % moins cher que le neuf. Les fournisseurs trient et conditionnent sur palettes, parfois avec l’appui d’établissements de service par le travail (ESAT), dans une démarche qui intègre l’économie sociale et solidaire. Carton Vert prend en charge le transport.
L’intérêt pour les fournisseurs est double. D’un côté, ils perçoivent une valorisation bien supérieure à ce que leur proposeraient les recycleurs classiques, environ 50 euros la tonne, transport en sus, parfois à perte. De l’autre, ils avancent sur leurs obligations réglementaires : depuis 2025, un décret issu de la loi anti-gaspillage impose aux entreprises de plus de 50 millions d’euros de chiffre d’affaires de réemployer 5 % de leurs emballages mis sur le marché, un seuil qui passera à 10 % en 2027. Parmi les clients qui ont déjà franchi le pas : Metro, Colissimo, Alliance Automotive, Nestlé ou encore Sojasun.
Carton 2.0 : la même logique pour les particuliers et les TPE
Fort de ce modèle B2B éprouvé, Carton Vert a lancé début 2024 une offre complémentaire baptisée Carton 2.0, destinée cette fois aux particuliers, commerçants et artisans de La Rochelle et de son agglomération. Via un service de click & collect optimisé, les clients peuvent récupérer directement des cartons réemployés à prix cassés, jusqu’à 70 % moins cher que le neuf — sans délai et sans prise de tête. Une réponse directe à une demande locale identifiée, avec l’ambition de dupliquer le modèle dans d’autres villes si les résultats sont au rendez-vous.
Une tonne de CO2 évitée pour chaque tonne réemployée
Carton Vert a fait calculer son bilan carbone par le cabinet spécialisé Ekodev. Le verdict est sans appel : en substituant le circuit production-utilisation-recyclage par le circuit production-utilisation-réemploi-deuxième utilisation-recyclage, on évite l’émission d’une tonne de CO2 et l’usage de 1 640 litres d’eau par tonne de carton réemployée. En 2024, ce sont 1 400 tonnes de CO2 qui ont ainsi été évitées grâce à l’activité du groupe, avec l’objectif de doubler ce chiffre en 2025. Des certificats d’économie carbone sont remis à chaque fournisseur et client, pour rendre ces gains mesurables et opposables.
Une trajectoire de croissance portée par la réglementation et le bon sens économique

Depuis le lancement commercial en 2021, Carton Vert a collecté environ 1 000 tonnes de cartons pour 900 tonnes revendues, pour un chiffre d’affaires de 600 000 euros en 2023, multiplié par trois par rapport à l’année précédente. L’entreprise, qui compte aujourd’hui dix-huit salariés, a bouclé une levée de fonds d’1,38 million d’euros et déménagé dans un entrepôt unique de 5 000 m² à Périgny, en Charente-Maritime. Les prochaines étapes sont déjà tracées : automatisation de la plateforme d’achat-vente pour permettre une consultation des stocks en temps réel, développement d’outils facilitant le tri chez les fournisseurs, et objectif de 10 000 tonnes réemployées d’ici 2027.
La trajectoire de Carton Vert illustre une vérité que le secteur industriel commence à intégrer : dans un contexte de pression réglementaire croissante sur les emballages, portée notamment par la stratégie européenne pour les plastiques et emballages, le réemploi n’est plus un geste militant. C’est une stratégie économique.
Questions / Réponses avec Carton Vert
Pourquoi le réemploi plutôt que le recyclage, alors que le carton est déjà recyclé à 95 % ?
Le recyclage reste indispensable, mais ce n’est pas la panacée. Il consomme beaucoup d’eau et d’énergie, et tout ne se recycle pas en France. Le réemploi, lui, évite de lancer un nouveau cycle industriel pour un matériau qui peut encore servir tel quel. C’est toujours le meilleur déchet : celui qu’on ne produit pas.
Comment identifiez-vous vos gisements de cartons ?
Nous sommes en prospection permanente. Les gisements sont partout, chez les industriels de l’agroalimentaire, dans les entrepôts logistiques, parfois même dans des situations inattendues comme ces 96 palettes de cartons commandées pour des professions de foi électorales et jamais utilisées. Le potentiel est immense et largement sous-exploité.
Carton 2.0, c’est quoi exactement ?
C’est la déclinaison grand public de notre modèle B2B. À La Rochelle et dans un rayon de 30 km, particuliers, artisans et petits commerçants peuvent acheter en ligne et récupérer directement des cartons réemployés en click & collect. Jusqu’à 70 % moins cher que du neuf, sans attente. Si ça fonctionne comme on le pense, on étendra le modèle à d’autres villes.
Quel est l’objectif à horizon 2027 ?
Atteindre 10 000 tonnes de cartons réemployés et ainsi prouver que cette filière est économiquement viable à l’échelle nationale. Nous voulons aussi automatiser notre plateforme pour permettre à nos clients de consulter les stocks disponibles en temps réel — aujourd’hui tout repose encore sur notre équipe commerciale, ce qui limite notre capacité à scaler.

Liens utiles
- Carton Vert — carton-vert.com
- ADEME — Filière papier-carton — ademe.fr
- Loi anti-gaspillage et économie circulaire — ecologie.gouv.fr
- Stratégie européenne pour les emballages — environment.ec.europa.eu
- Ekodev — Cabinet spécialisé bilan carbone — ekodev.fr
- ESAT — Établissements de service par le travail — travail-emploi.gouv.fr




