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23 mars 2026Elle arrive sur un chantier de peinture industrielle en Gironde. Autour d’elle, des hommes en combinaison, du métal, des odeurs de solvant. Elle détonne. Elle le sait. Elle l’assume. Vera Janjic est depuis novembre 2024 à la tête de Derpi, une entreprise de 35 ans d’âge spécialisée dans la peinture anticorrosion et le décapage industriel, installée à Saint-Louis-de-Montferrand. « J’avoue que je détonne quand j’arrive sur les chantiers avec mes longs cheveux blonds », dit-elle, avec une franchise qui dit beaucoup sur la femme. À sa connaissance, elle est la seule dirigeante d’une entreprise de peinture industrielle en France.
Une docteure en linguistique à la tête d’une boîte de peinture
Pour comprendre comment Vera Janjic a atterri chez Derpi, il faut remonter un peu. Son point de départ n’a rien à voir avec le monde industriel. Thèse de doctorat en sciences du langage en 2007, maîtrise en langues étrangères, DEA en sociolinguistique : elle était très loin des ateliers de sablage et des systèmes anticorrosion. C’est par les ressources humaines qu’elle a glissé vers l’entreprise, convaincue que les hommes et les femmes qui font tourner une structure sont sa vraie valeur. Juriste en droit social, directrice RH dans un grand groupe de sécurité privée en Nouvelle-Aquitaine, puis accompagnatrice de dirigeants via le réseau Bras Droit des Dirigeants : à force de missions et de défis à relever, l’envie de diriger s’est imposée.
C’est l’association C.R.A (Cédants et Repreneurs d’Affaires) qui lui met le dossier Derpi entre les mains. Plusieurs autres entreprises étaient sur la table. Elle choisit celle-là. « DERPI a une histoire, une réputation, un vrai savoir-faire technique. Et en son sein, un effectif hautement qualifié dont des peintres cordistes. J’ai compris qu’un regard spécialisé en RH pouvait être la clé pour donner à DERPI un nouveau départ, pour intégrer les salariés dans sa stratégie. C’était comme une évidence. »

35 ans de chantiers entre le Port de Bordeaux et le Bec d’Ambes
Derpi a été fondée en 1990. Elle n’a jamais bougé de Saint-Louis-de-Montferrand, et ce n’est pas un hasard. La commune est coincée entre Bassens et le Bec d’Ambes, là où se concentre une bonne partie de l’industrie lourde girondine : Michelin, Lesieur, des sites de stockage de pétrole, de gaz, d’ammoniaque, et tout un tissu de sous-traitants en tuyauterie et chaudronnerie qui ont besoin de protection anticorrosion. Derpi est dans leur pré carré depuis le début.
En trois décennies, la société a enchaîné plus de 350 projets. Parmi eux, des références qui en disent long sur le niveau de confiance accordé. Des travaux de peinture technique sur des antennes de la Direction Générale de l’Armement. Le carénage de l’Anita Conti, le nouveau navire semi-hauturier de la Flotte océanographique française opérée par l’Ifremer, mis à l’eau en juillet 2025 aux chantiers Freire à Vigo. Le carénage du Sébastien Vauban. Des travaux en atelier pour la tuyauterie de Clemessy et Ponticelli sur le site Michelin de Bassens. On ne confie pas ce genre de chantiers à des inconnus.
Le sablage, c’est le début de tout
Ce que fait Derpi se déroule en deux grands temps. D’abord la préparation de surface : lavage haute pression, sablage, décapage chimique ou manuel. C’est la partie ingrate, invisible une fois le chantier terminé, mais absolument critique. Sur une surface mal préparée, le revêtement le mieux appliqué du monde ne tient pas. Ensuite vient l’application : peintures techniques, résines, revêtements spécialisés, choisis et mis en oeuvre selon le substrat, l’environnement et la durée de vie attendue. L’entreprise propose aussi un conseil technique personnalisé à chaque étape du projet, ce qui lui permet de travailler en mode projet avec ses clients plutôt qu’en simple prestataire à la tâche.
MASE et ACQPA : les deux passeports de l’industrie lourde

Sur les sites industriels classés, deux certifications font office de sésame. Derpi les détient toutes les deux depuis plusieurs années.
La certification MASE (Manuel d’Amélioration Sécurité des Entreprises) engage l’ensemble du personnel dans une démarche structurée de prévention des risques. Ce n’est pas un label de façade : les audits sont réguliers, les résultats mesurés, et l’amélioration continue est une obligation réelle. Pour un site comme Michelin ou un dépôt pétrolier, elle conditionne l’accès au chantier.
La certification ACQPA/OHGPI (Association pour la Certification et la Qualification en Peinture Anticorrosion) atteste que les opérateurs sont formés et qualifiés pour préparer les surfaces et appliquer les systèmes de peinture selon des standards précis. Chez Derpi, c’est le personnel lui-même qui est certifié, pas seulement l’entreprise. La nuance est importante.
Sur l’environnement, la démarche va plus loin que ce que la réglementation impose. Les salariés sont protégés contre l’exposition aux peintures CMR (Cancérogènes, Mutagènes, Reprotoxiques), les déchets sont triés et orientés vers les filières adaptées, et sur le terrain, l’équipe cherche systématiquement à réduire son empreinte.
“C’est un milieu brut de décoffrage. Et c’est ça qui me plaît.”
Vera Janjic ne cherche pas à adoucir le tableau. Elle décrit un secteur « très masculin, avec un certain machisme ambiant et quelques idées reçues sur les femmes ». Elle décrit aussi des gens passionnés par leur métier, qui savent ce qu’ils font et pourquoi ils le font. C’est cette tension-là qui l’intéresse.
« Mon approche n’est pas dans la confrontation, dans le combat de coqs. J’apporte de la souplesse dans les rapports. » Derrière cette souplesse, il y a une conviction : une entreprise dont les salariés comprennent la stratégie et s’y sentent associés tient mieux dans la durée qu’une structure pilotée par décrets. C’est exactement ce qu’elle est venue construire chez Derpi.
Trente-cinq ans d’expertise technique, une équipe qualifiée, des références dans la défense et la recherche océanographique, deux certifications qui font autorité dans la filière. Et maintenant, une dirigeante venue d’ailleurs avec ses propres outils. Derpi n’a pas fini de surprendre.




