
Protégé : Since & Co : quand la transmission des savoir-faire devient un enjeu de survie pour l’industrie française
18 mars 2026
RELOCALISATION MADE IN FRANCE
20 mars 2026où en sont vraiment les projets français ?
La France a annoncé 9 milliards d’euros et 6,5 gigawatts d’ici 2030. La Cour des comptes vient de rendre son verdict, en juin 2025 : les objectifs sont hors de portée. État des lieux sans complaisance d’une filière prometteuse, mais en retard.
Il y a cinq ans, l’hydrogène vert était présenté comme le carburant miracle de la décarbonation industrielle. La France s’est engagée avec un enthousiasme particulier, dotant sa stratégie nationale de 9 milliards d’euros pour la période 2020-2030 et se fixant un objectif de 6,5 gigawatts de capacité d’électrolyse installée à l’horizon 2030. Cinq ans plus tard, le bilan est sévère. En juin 2025, la Cour des comptes a publié un rapport sans concession : les objectifs « paraissent encore hors de portée ». La capacité réellement sécurisée pour 2030 ne dépasse pas 0,5 gigawatt. Dans le meilleur des scénarios, les Sages estiment qu’on pourrait atteindre 3,1 gigawatts, moins de la moitié de l’objectif initial. Moins d’un milliard d’euros avait effectivement été dépensé début 2024 sur les 9 annoncés.
| 30 MW capacité d’électrolyse installée en France fin 2023 (objectif : 6 500 MW en 2030) | 94 % de l’hydrogène produit en France encore issu de gaz fossile (2024) | 9 Mds € annoncés 2020-2030 · moins d’1 Md€ dépensé début 2024 (Cour des comptes) |
Sources : Ministère de l’Économie – Stratégie nationale hydrogène 2025 · Cour des comptes, juin 2025 · ADEME · SDES 2024
Pourquoi la France part de si loin
Comprendre le retard exige de regarder la situation de départ. Aujourd’hui, la France produit environ 237 000 tonnes d’hydrogène pur par an, mais 94 % de cet hydrogène est « gris » : produit par vaporeformage du gaz naturel, il est responsable de l’émission de 11,5 millions de tonnes de CO₂ par an sur le territoire, soit 3 % des émissions nationales. Tout l’enjeu de la transition hydrogène consiste à remplacer cette production fossile par de l’électrolyse alimentée à l’électricité décarbonée, nucléaire ou renouvelable. C’est la seule façon de tenir les objectifs climatiques industriels : la filière chimie et le raffinage, premiers consommateurs, représentent 80 % de la demande actuelle.
Le problème est économique avant d’être technique. Produire un kilo d’hydrogène vert coûte encore entre 5 et 9 euros, contre 1 à 2 euros pour l’hydrogène gris. Sans mécanisme de soutien, aucun industriel n’a d’intérêt économique à opérer la substitution. C’est précisément le rôle des contrats pour différence (CCfD) que la France s’apprête à généraliser — une première tranche de 200 MW a été lancée le 19 décembre 2024, avec un mécanisme garantissant un prix d’achat sur quinze ans. C’est la condition pour que des projets de taille industrielle se décident à sauter le pas.
Les projets structurants qui avancent
Derrière le retard global, plusieurs chantiers concrets progressent et dessinent la carte de la future filière française.
| Projet | Porteurs | Capacité | Échéance | Statut |
| Normand’Hy Port-Jérôme, Seine | Air Liquide + Siemens Energy | 200 MW | 2026 | En construction |
| Masshylia La Mède, PACA | TotalEnergies + ENGIE | 40 MW | 2024-25 | En service |
| Gigafactory H2 Belfort | John Cockerill | Fab. électrolyseurs | Juin 2024 | Ouverte |
| H2V Dunkerque Dunkerque (59) | H2V Industry | 200+300 MW | 2026-28 | Études/permis |
| Lhyfe Le Havre Le Havre (76) | Lhyfe | 100 MW | 2026 | En développement |
Sources : France Hydrogène rapport annuel 2024 · Air Liquide · TotalEnergies · H2V Industry · Lhyfe · ADEME
Le projet Normand’Hy est le plus emblématique. Porté par Air Liquide en partenariat avec Siemens Energy à Port-Jérôme-sur-Seine, il sera à sa mise en service en 2026 l’un des plus grands électrolyseurs du monde avec ses 200 mégawatts. Il produira 80 tonnes d’hydrogène par jour à partir d’électricité verte de proximité, permettant d’éviter l’émission de 250 000 tonnes de CO₂ par an dans le bassin industriel normand — une zone qui consomme aujourd’hui de grandes quantités d’hydrogène gris pour ses raffineries.
Moins spectaculaire en taille, Masshylia à La Mède (Bouches-du-Rhône) marque un tournant symbolique : c’est l’une des premières installations françaises à produire de l’hydrogène renouvelable à partir d’énergie solaire locale, directement injecté dans les procédés de la bioraffinerie de TotalEnergies. La production de 5 tonnes par jour reste modeste, mais le démonstrateur industriel prouve la faisabilité technico-économique à l’échelle d’un site réel.
Enfin, l’ouverture en juin 2024 de la première gigafactory d’électrolyseurs de France à Belfort marque une étape industrielle majeure. Fabriquer localement les équipements, et ne pas dépendre exclusivement des chaînes d’approvisionnement asiatiques dominées par la Chine, est un enjeu de souveraineté que la stratégie nationale a placé au cœur de ses priorités dès 2020.
| 3,1 GW capacité maximum d’électrolyse atteignable en France d’ici 2030 selon la Cour des comptes · contre 6,5 GW annoncés · et 30 MW installés aujourd’hui |
Les obstacles que la filière doit surmonter
La Cour des comptes identifie trois problèmes structurels. D’abord la lenteur administrative : les permis d’autorisation environnementale sont la première cause d’abandon de projets dans le monde entier (44 % des projets internationaux avortés, selon l’AIE). En France, les délais peuvent atteindre trois à cinq ans pour les installations industrielles. Ensuite, le coût de l’électricité : produire de l’hydrogène vert nécessite des volumes considérables d’électricité à bas prix — environ 50 kilowattheures par kilo d’hydrogène. Sans contrat d’approvisionnement électrique long terme à tarif stable, la viabilité économique des électrolyseurs reste incertaine.
Troisième obstacle, le plus structurel : l’absence de clients suffisamment engagés. L’AIE recense l’absence de débouchés comme cause d’abandon de 8 % des projets mondiaux — un chiffre qui paraît faible, mais qui concentre les projets les plus avancés. En France, les industriels hésitent à souscrire des contrats d’achat d’hydrogène vert à long terme tant que le prix reste deux à cinq fois supérieur au gris. Le mécanisme CCfD doit justement rompre ce cercle vicieux en garantissant aux producteurs un prix minimum, permettant aux acheteurs de signer des contrats sans prendre le risque de payer un surcoût prohibitif.
| Ce que la stratégie nationale de 2025 change vraiment ⟶ Objectif révisé à la baisse : 0,6 Mt d’hydrogène décarboné produit en 2030 (contre les ambitions initiales), 1 Mt en 2035, 4 Mt en 2050. ⟶ Première fois que la France envisage d’importer de l’hydrogène décarboné, notamment depuis le Maroc (24 GW de projets annoncés) ou via des corridors nord-africains. ⟶ 4 milliards d’euros fléchés pour le mécanisme CCfD en France, répartis sur trois vagues d’appels d’offres, premier lancement décembre 2024 (200 MW). ⟶ L’ADEME estime que la production d’hydrogène français restera compétitive en 2030, mais qu’en 2050 les importations pourraient concurrencer la production locale si les infrastructures de transport et stockage ne sont pas développées en parallèle. ⟶ Le nucléaire joue un rôle clé : l’électricité française bas carbone d’origine nucléaire est reconnue comme source éligible pour l’hydrogène « bas carbone » un atout comparatif que n’ont ni l’Allemagne ni la plupart des pays européens. |
L’hydrogène vert français n’est pas une promesse morte, c’est une promesse en retard. Les projets existent, les technologies mûrissent, les mécanismes de soutien se mettent enfin en place. Ce qui manque encore, c’est le tempo industriel : transformer des annonces en béton coulé, en câbles tirés, en électrons consommés. La filière a cinq ans pour rattraper cinq ans de lenteur. C’est faisable à condition que les permis suivent, que les contrats se signent, et que l’électricité bon marché soit au rendez-vous.
Sources : Cour des comptes – rapport hydrogène décarboné et gaz renouvelables, juin 2025 · Ministère de l’Économie – Stratégie nationale hydrogène décarboné, avril 2025 · ADEME Infos 2024 · SDES – Données hydrogène 2024 · France Hydrogène – rapport annuel 2024 · RTE – Bilan prévisionnel volet hydrogène 2024 · AIE – rapport annuel hydrogène 2025 · Air Liquide / Normand’Hy · TotalEnergies / Masshylia · H2V Industry · Lhyfe · PwC – Hydrogène renouvelable et bas carbone, nov. 2024




