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3 septembre 2026En France, le design est encore trop souvent réduit à une question d’esthétique, là où il devrait porter une vision stratégique globale de l’entreprise. C’est cette conviction qui a poussé Yannick Lelogeais, ingénieur mécanique de formation et designer dans l’âme, à fonder USERYKA : une structure qui refuse de choisir entre la culture du dessin et celle de la faisabilité technique, et qui place l’usage réel du produit avant toute autre considération
Deux approches insuffisantes, une troisième voie qui s’impose
Le constat de départ tient en quelques lignes. D’un côté, les agences de design sont souvent appelées tard dans un projet, une fois le produit déjà largement figé, avec une fenêtre d’intervention trop courte pour remettre en question le brief du client. De l’autre, les bureaux d’études raisonnent en analyse fonctionnelle, cahiers des charges et cycles en V, jusqu’à découvrir lors des premiers essais que le produit est rejeté par les opérateurs sur le terrain, jugé peu pratique ou trop compliqué à manier.
Aucune des deux approches ne suffit à elle seule. C’est de ce double constat qu’est née USERYKA, structure hybride qui associe usages, architecture et industrialisation. Le parcours de son fondateur explique ce positionnement singulier : passé par la production en industrie automobile puis par plusieurs PME, Yannick Lelogeais a vu trop de produits rejetés faute d’avoir intégré les usages en amont, avec pour conséquence directe l’absence de vente et donc de rentabilité.

La valise, le tampon d’égout et le déclic
L’idée fondatrice ne vient pas d’une réflexion théorique, mais de situations très concrètes vécues sur le terrain, en production comme en essais. Un nouveau produit arrive devant les opérateurs, qui lâchent après un coup d’œil un verdict sans appel : ce n’est pas ce dont j’ai besoin, ou encore où je le mets dans ma camionnette. Personne ne s’était posé la question de l’usage avant de concevoir.
« Comment le transporte-t-on ? Comment le met-on en service ? Où mets-je les doigts ? Et s’il tombe en panne ? »
À ce premier constat s’ajoute un second, tout aussi structurant : le manque d’architecture dans les produits dits innovants. Venant de l’automobile, où les architectes occupent une place centrale dans la gestion technique et temporelle des projets, Yannick Lelogeais a découvert leur absence quasi systématique dans le secteur des nouvelles technologies. Résultat : des démonstrateurs où les fonctions s’empilent sans hiérarchie, sans réflexion produit-process, et donc sans faisabilité en série.
Une méthode en quatre étapes, un dossier en cinq livrables
Ce double constat est devenu la colonne vertébrale de la méthode USERYKA : c’est l’étude de l’usage qui conduit au scénario d’utilisation, le scénario qui conduit à l’idéation et à la première architecture, l’idéation qui conduit à la conception, et la conception qui conduit enfin à la réalisation du produit. L’ordre classique de conception se trouve ainsi inversé, l’utilisateur passant d’une simple case de validation finale à un point de départ.
Concrètement, un processus itératif en quatre étapes (scénario, idéation, conception, réalisation) est mené conjointement par des architectes, des designers et des experts métiers. Il aboutit à un dossier de cinq livrables : le scénario d’usage validé avec les opérateurs, l’architecture du produit (plan de référence, modélisation CAO, nomenclature), les spécifications qui enrichissent le cahier des charges client des exigences issues du terrain, un budget et un planning. L’objectif final tient en un mot : que le produit soit utile, utilisable, utilisé, faisable et rentable, pas seulement séduisant sur une planche de tendances.
Autre singularité de la méthode : le refus de réduire l’usager d’un produit à son seul utilisateur final. Un produit traverse en réalité quatre usages distincts au cours de son cycle de vie : l’assembleur qui le fabrique, l’utilisateur qui s’en sert, le technicien qui le maintient, et le recycleur qui le démonte en fin de vie. Une architecture pensée pour un seul de ces quatre profils, prévient Yannick Lelogeais, est une architecture qui finit par pénaliser les trois autres.
Des références qui confirment l’approche
Basée à Saint-André-de-Cubzac, en Gironde, USERYKA intervient sur trois grands domaines : le produit, la robotique et la prospective, et l’industrie, avec des applications allant des drones militaires aux robots d’inspection de canalisations, en passant par la réduction de la pénibilité aux postes de travail. La structure affiche parmi ses références des groupes industriels de premier plan, à l’image de la SNCF et de SUEZ, aux côtés de start-ups prometteuses comme AERIX Systems ou NGX Robotics. Un panel qui confirme la pertinence d’une approche par l’usage dans des secteurs où la contrainte technique est particulièrement forte, de l’aéronautique au ferroviaire en passant par la défense, où figure également ARQUUS.
Preuve tangible de cette pertinence, deux brevets ont déjà été déposés par des clients à l’issue de collaborations menées selon cette méthode, validant sur le terrain une approche qui, par construction, part de l’usage plutôt que de la seule technique.
Sur un projet en cours pour un groupe français, portant sur la réduction de la pénibilité liée à l’ouverture et à la fermeture des plaques d’égout, Yannick Lelogeais résume la différence d’approche en une phrase.
« Une approche purement technique me pousserait à raisonner en force, couple, vitesses, masses, pour dessiner le produit. Une approche par l’usage m’oriente vers me rendre sur le terrain, voir les outils employés, comprendre les opérations environnantes. »
L’usage comme boussole, pas comme argument marketing
Ce qui distingue avant tout USERYKA, c’est la cohérence entre son discours et son origine. La méthode n’a pas été construite a posteriori pour habiller un positionnement commercial : elle découle directement d’un problème rencontré sur le terrain par son fondateur. En repartant de l’usage réel, de la valise qu’on ouvre difficilement au geste qu’on répète cent fois par jour, USERYKA propose une alternative concrète aux logiques descendantes du design pur ou de l’ingénierie pure, et rappelle qu’un produit brillant sur le papier ne vaut rien s’il échoue au moment de sortir de sa boîte.
« Êtes-vous créatif ? Non, Designer en usages. »
Une nuance qui en dit long sur la philosophie de la maison : chez USERYKA, l’objectif n’est jamais de produire de belles images, mais des dossiers de faisabilité qui tiennent la route jusqu’à l’industrialisation.
L’interview : Yannick Lelogeais répond en détail
Méthode


Pouvez-vous détailler concrètement les 4 étapes de votre méthode ? Un exemple de projet qui les illustre ?
Les 4 étapes de la méthode sont : scénario, idéation, conception, réalisation.
Actuellement, USERYKA travaille pour un groupe français sur une problématique de réduction de la pénibilité, à savoir l’ouverture et la fermeture des tampons, ou plaques d’égout. Une approche purement technique me pousserait à raisonner en force, couple, vitesses, masses, pour dessiner le produit. Une approche par l’usage m’oriente vers me rendre sur le terrain, voir les outils employés, comprendre toutes les autres opérations environnantes, voir le volume de transport dont disposent encore les opérateurs dans leurs véhicules.
La conclusion est que le futur produit devra être aussi agile qu’une barre à mine et dans un volume minimal, au risque de ne pas être employé.
Donc étudier le terrain, envisager un scénario en accord avec les opérateurs, convertir ce scénario en idées-maquettes tout en les mixant avec les contraintes techniques, transformer ces idées en conception en ayant comme objectif que le produit in fine devra être industrialisable, et enfin réaliser un ou des démonstrateurs qui sont testés par les opérateurs, pour valider que le scénario initial et les exigences sont respectés.
Qu’entendez-vous précisément par les cinq livrables (utile, utilisable, utilisé, faisable, rentable) ? Un cas où l’un de ces critères a fait basculer une conception ?
Si je reprends ce projet en cours, les cinq livrables que je dois au client sont les suivants : le scénario, c’est-à-dire la bande dessinée validée avec les opérateurs illustrant comment le produit sera utilisé ; l’architecture, c’est-à-dire le plan de référence qui illustre toute l’organisation spatiale et fonctionnelle du produit, la modélisation CAO et la nomenclature des pièces ; les spécifications, c’est-à-dire la check-list qui regroupe le cahier des charges du client, auquel ont été ajoutées des exigences issues de l’usage ; le budget, une fois l’architecture structurée avec des composants identifiés ; et le planning, résultante de l’architecture et du budget. S’y ajoutent des modélisations et rendus 3D avec les premières ébauches stylistiques en accord avec la charte graphique du client.
Je veux qu’à la remise de ces livrables, le client ait un vrai dossier de faisabilité d’un produit utile, rentable et qui sera utilisé.
Il arrive, à la lecture de ce dossier, que le client repousse la suite du projet, non pas par incohérence technique, mais en raison des exigences d’usage. Par exemple, mettre à disposition un robot sur un chantier BTP, c’est très bien, mais qui a en charge cette machine ? Qui l’amène ? Qui la gère ? Qui la reprogramme ? Dans l’équation économique de ce robot, il n’y a pas que son prix intrinsèque, mais aussi tout son environnement, son technicien qui devra être formé. Ce qui induit pour le client une refonte de son organisation et de sa formation pour l’utiliser.
Références et secteurs
Sur quels types de projets avez-vous travaillé avec Thales, la SNCF ou les autres clients cités ? Y a-t-il un secteur dominant ou une diversification volontaire ?
Je n’ai pas de secteur dominant, ce qui m’intéresse avant tout est la résolution de problématique et la gestion de l’architecture. Je suis un passionné de LEGO depuis tout petit, et j’ai cette capacité de bouger des composants, des blocs, des pièces dans le temps et l’espace. J’ai en permanence la vision macro et micro dans la même seconde.
Mon rôle est d’être aux côtés des entrepreneurs, et pendant qu’ils sont pris dans le quotidien de leurs démarrages de projets, de prendre le temps de recombiner leurs briques, de les questionner, voire de les challenger sur leurs stratégies et produits. Au début, cela perturbe un peu, mais ils s’y font.
Je leur dis très souvent que mon but premier n’est pas de les aider à réaliser un démonstrateur en quelques semaines, mais de les conseiller et de les assister en vue de ce qu’ils feront dans 6, 12 ou 18 mois. C’est pour cela que j’insiste sur le fait que je suis designer industriel, et que la finalité sera de produire. Même pour un simple petit projet, je raisonne en décomposition du produit, facile à assembler, facile à réparer et à recycler.
Je dis souvent à mes clients qu’au-delà du look ou de la performance intrinsèque de leur innovation, ce qui fera la différence face à un investisseur, c’est la perception que le produit est faisable et déjà structuré pour être prochainement produit. USERYKA a été bâti pour faire autre chose que des images de menteurs, des produits magiques bâtis uniquement à force de belles 3D, mais dont on ne sait comment les réaliser.
Mes projets concernent des robots, des outils d’assistance, des drones, des organisations d’atelier, pour des groupes comme pour des PME. En tant qu’architecte-designer, je m’entoure d’experts en mécanique, électronique, soft ou mécatronique. Actuellement, j’étudie un robot d’inspection des canalisations, un robot de nettoyage pour les engins de BTP, un dispositif modulaire pour des drones militaires, un système d’assistance pour les plaques d’égout, un atelier de démantèlement pour les avions, et je développe le premier produit propre d’USERYKA : un outil d’assistance pour la manutention.
Robotique et prospective
Que recouvre votre activité robotique et prospective ? Un projet emblématique récent ?
Mes trois domaines sont le produit, pour les projets orientés vers des produits non robotiques, le robotique, pour les drones et les robots, et l’industrie, pour les projets orientés vers l’organisation des ateliers, car la mise en place de robots au sein d’une organisation humaine demande un peu d’anticipation et de réflexion sur l’usage.
Différenciation
Qu’est-ce qui distingue USERYKA d’un bureau d’études classique ou d’une agence de design produit traditionnelle ? Quels écueils observez-vous chez vos clients avant qu’ils ne fassent appel à vous ?
Ce qui différencie USERYKA, c’est son mode d’intervention en prestation. Soit je suis le développement d’un produit sur plusieurs mois, en sachant que dès l’origine, l’architecture, les composants, les usages sont à l’état de brouillon. Avec le client, nous disposons des briques et il faut les agencer, sachant que les remises en cause sont quasi permanentes. J’interviens alors de façon ponctuelle, le but étant de conserver le fil rouge du triptyque architecture, usages et faisabilité. Je fais souvent cela pour les start-ups, afin de leur permettre de démarrer et de lisser leur trésorerie.
Soit j’interviens en vue de la résolution d’une problématique précise : définir et concevoir un engin ou un produit répondant à un besoin. Dans ce cas, j’établis un devis, en y associant mes experts prestataires si besoin, ainsi que la conception et la réalisation de démonstrateurs fonctionnels. Selon leur complexité, nous les faisons réaliser chez nos sous-traitants ou dans nos ateliers. Il y a un petit risque dans certains devis, car je dois estimer une machine qui n’existe pas encore sur le marché.
Perspectives
Quels sont vos projets de développement : nouveaux marchés, recrutement, international ?
Ayant travaillé en Italie du Nord dès l’origine de ma carrière, je suis bilingue et j’adore ce pays. Je suis affilié à la Chambre de Commerce France-Italie de Milan, afin d’étudier comment USERYKA pourrait s’y développer. Les Italiens ont su conserver une grande partie de leur industrie, ils ont un réseau de PME dynamique, un optimisme à toute épreuve, et ils sont designers dans l’âme. Je souhaiterais poursuivre mes travaux en France et les développer en Italie. Il y a bien le Québec, mais ce sera peut-être pour une autre vie.
Aujourd’hui, je suis avant tout concentré sur faire connaître USERYKA et sa méthode hybride, et sur la réussite de mes projets en cours. Pour la suite, je souhaiterais optimiser le mode de réalisation des démonstrateurs, et surtout la gestion de leurs modifications, c’est-à-dire disposer de moyens rapides pour produire quelques pièces ou évolutions une fois les premiers essais faits. Nous utilisons déjà des moyens rapides comme la découpe laser ou l’impression 3D, mais il faut parfois attendre plusieurs jours pour une seule pièce. Comment aller plus vite sans se ruiner à créer un atelier avec des machines qui seraient très peu utilisées dans l’année : c’est la question cruciale pour la suite d’USERYKA.




