
À Limoges, le “Tour de France de nos industries” met la porcelaine et les PME au centre du jeu
11 octobre 2026Deux groupes centenaires, longtemps identifiés à l’acier, aux armoires électriques et aux automatismes, se disputent désormais un territoire immatériel : les données. Siemens et Schneider Electric ont enclenché une même trajectoire – basculer d’un modèle d’équipementier industriel vers celui d’éditeur de plateformes – avec une urgence nouvelle, sous la pression de l’IA, de la sobriété énergétique et d’une concurrence venue du logiciel.
Une course au numérique dictée par trois urgences : marges, énergie, souveraineté
La première motivation est financière : le logiciel et les services numériques offrent des revenus récurrents et des marges généralement plus élevées que la vente de matériel, plus cyclique. Dans l’automatisation, le client n’achète plus seulement un automate, mais une capacité à optimiser une usine en continu : maintenance prédictive, jumeau numérique, pilotage énergétique, cybersécurité, traçabilité.
La deuxième urgence est énergétique. Les industriels font face à un triple impératif : décarboner, contenir les coûts de l’énergie et sécuriser l’alimentation. Les outils numériques promettent des gains mesurables : suivi temps réel des consommations, effacement, optimisation des moteurs, réduction des rebuts. « La donnée devient un levier d’efficacité comparable à l’investissement dans une nouvelle ligne », résume un dirigeant de site industriel interrogé lors d’un salon de l’automatisation, constatant que les projets “quick wins” se financent parfois en moins de 18 mois lorsqu’ils ciblent les utilités (air comprimé, vapeur, froid).
Enfin, la souveraineté et la résilience s’imposent. La chaîne de valeur industrielle est traversée par des tensions géopolitiques et des risques cyber. Industrialiser des plateformes capables de fédérer des équipements hétérogènes, de documenter les opérations et de sécuriser les flux devient une arme stratégique. Les grands comptes demandent des architectures “zero trust”, des mises à jour rapides et une continuité d’exploitation qui ne tolère plus les arrêts non planifiés.
Siemens : du matériel au logiciel, la bascule est déjà au cœur de la stratégie
Chez Siemens, la numérisation industrielle n’est plus un “complément” : elle structure l’offre autour du triptyque automatisation–logiciel–services. Le groupe a multiplié les briques logicielles et l’intégration entre conception et production (PLM, simulation, jumeau numérique), afin de réduire le temps de mise sur le marché et d’augmenter le taux d’utilisation des actifs industriels.
La logique est celle d’un continuum : concevoir un produit, simuler son comportement, préparer la production, connecter les machines, puis optimiser l’exploitation. Dans cette vision, la valeur ne se situe plus dans la seule performance d’une machine-outil ou d’un variateur, mais dans l’orchestration de l’ensemble. Un responsable d’ingénierie d’une ETI de mécanique de précision explique ainsi que « le jumeau numérique sert autant à éviter des erreurs de conception qu’à réduire les phases de tests sur ligne, qui immobilisent des équipes entières ». Ce type de promesse, s’il est tenu, devient un avantage compétitif décisif dans des industries où chaque semaine gagnée compte.
Siemens avance aussi une idée simple : la data industrielle est un actif sous-exploité. Or, sans gouvernance de données (qualité, contextualisation, droits), l’IA reste un gadget. Les industriels veulent des solutions robustes : connecteurs vers les automates, modèles prêts à l’emploi, capacités de déploiement sur site ou en cloud, et surtout une interopérabilité qui limite l’enfermement propriétaire.
Schneider Electric : l’énergie et l’automatisation comme passerelle vers la plateforme
Schneider Electric aborde la numérisation par un angle distinct mais convergent : l’électricité et la gestion de l’énergie, au plus près des bâtiments, des data centers et des sites industriels. Le groupe capitalise sur son implantation dans la distribution électrique basse et moyenne tension et sur l’automatisation, avec l’ambition de transformer chaque tableau, chaque capteur, chaque variateur en point de mesure et d’action.
Au cœur de cette stratégie : la capacité à rendre visibles et pilotables des consommations longtemps “invisibles” dans les usines. Les directions industrielles et RSE attendent des indicateurs exploitables : intensité énergétique par lot, par machine, par équipe, corrélation entre qualité produit et consommation, scénarios de délestage. Sur le terrain, les équipes demandent aussi des interfaces simples. « Si l’outil n’est pas utilisé par les opérateurs, il ne sert à rien », tranche un responsable maintenance d’un site agroalimentaire, rappelant que l’adoption est souvent le premier facteur d’échec.
La promesse de Schneider est de relier performance énergétique et performance industrielle, en combinant supervision, optimisation et automatisation. La montée en puissance des data centers, très consommateurs d’électricité, renforce cet axe : la frontière entre industrie, infrastructures critiques et numérique s’estompe, et les exigences de disponibilité (N+1, redondances) rapprochent les problématiques.
Plateformes industrielles : la nouvelle bataille se joue sur l’interopérabilité et l’IA
Le combat entre géants ne se limite pas à “qui aura la meilleure application”. Il porte sur la plateforme capable d’agréger l’existant. Les usines sont des empilements de générations technologiques : automates installés il y a 15 ans, machines d’origines multiples, logiciels métiers, tableurs, MES, ERP. La plateforme gagnante est celle qui connecte sans tout remplacer.
Deux critères dominent :
- L’interopérabilité : compatibilité avec des standards, connecteurs multi-constructeurs, capacité à intégrer des API et des données OT/IT. Les industriels exigent des architectures hybrides (edge + cloud) et une réversibilité minimale.
- L’industrialisation de l’IA : modèles explicables, gestion des dérives, traçabilité, cybersécurité, et déploiement sur des environnements contraints (temps réel, réseaux segmentés). L’IA “de démonstration” cède la place à l’IA “de production”, avec des engagements sur la qualité et la disponibilité.
Dans cet univers, Siemens et Schneider cherchent à occuper la position de chef d’orchestre : capter les données, fournir les outils d’analyse, proposer des applications verticales (énergie, maintenance, qualité) et faire payer l’abonnement. Le défi est d’éviter la fragmentation : trop d’outils, trop de tableaux de bord, et la promesse s’érode. Les clients veulent une colonne vertébrale numérique, pas un millefeuille.
Le terrain : moderniser sans arrêter l’usine, sécuriser sans freiner la production
La numérisation industrielle se heurte à une contrainte implacable : l’usine ne peut pas s’arrêter. Remplacer un système de supervision ou migrer un parc d’automates implique des fenêtres de maintenance rares et coûteuses. Les stratégies de Siemens et Schneider reposent donc sur des approches progressives : rétrofit, ajout de capteurs, passerelles edge, coexistence de systèmes.
La cybersécurité pèse aussi. Connecter des équipements OT ouvre de nouvelles surfaces d’attaque. Les industriels demandent segmentation réseau, mises à jour maîtrisées, supervision des anomalies, gestion des identités. Sur ce terrain, les grands fournisseurs d’automatisation bénéficient d’un avantage : leur légitimité historique dans les environnements critiques. Mais ils sont attendus au tournant : un incident cyber majeur peut briser la confiance, surtout dans les secteurs sensibles (pharma, chimie, énergie).
Autre écueil : la compétence. Les projets numériques exigent des profils hybrides – automaticiens capables de comprendre la donnée, data engineers capables de respecter les contraintes temps réel. La pénurie de talents pousse les industriels à externaliser, au risque de dépendances. Les offres “packagées”, avec des cas d’usage prédéfinis, deviennent alors attractives si elles réduisent le besoin de développement spécifique.
Pourquoi l’offensive des vétérans inquiète les pure players du logiciel
Pendant des années, les éditeurs et start-up ont parié sur une désintermédiation : capter les données industrielles via des solutions agnostiques, puis vendre des algorithmes. L’accélération de Siemens et Schneider complique ce scénario : ces groupes contrôlent une partie des points d’entrée (automates, variateurs, distribution électrique, capteurs) et disposent d’une présence mondiale dans les usines.
Leur avantage est double : une base installée massive et une capacité à packager l’offre avec du matériel, du service et des contrats de maintenance. Là où un éditeur doit convaincre usine par usine, un industriel peut “embarquer” le numérique dans un renouvellement de parc. Un directeur des achats industriels résume la logique : « Quand le fournisseur vient avec l’armoire, l’automate, le logiciel et le support, on réduit le risque de responsabilité partagée. »
Reste une fragilité : la crédibilité logicielle se gagne sur la durée, avec une expérience utilisateur impeccable, une fréquence de mise à jour élevée et une capacité à intégrer des innovations rapides. Sur ces critères, la comparaison avec les géants du cloud et certains éditeurs spécialisés est rude. Siemens et Schneider n’ont pas le choix : ils doivent prouver qu’ils peuvent délivrer au rythme du numérique sans sacrifier la fiabilité industrielle.
Ce que les industriels français peuvent y gagner – et ce qu’ils doivent exiger
Pour l’industrie française, l’offensive numérique de Siemens et Schneider peut accélérer des transformations longtemps repoussées : réduction des consommations, amélioration du TRS, baisse des rebuts, maintenance conditionnelle, meilleure traçabilité. Les sites confrontés à des prix de l’énergie volatils et à des objectifs de décarbonation trouvent là un levier concret, parfois plus rapide que la construction d’une nouvelle capacité de production.
Mais les donneurs d’ordres doivent poser des exigences claires :
- Des preuves chiffrées : gains énergétiques, baisse des arrêts, taux d’adoption, délais de déploiement, avec des méthodes de mesure transparentes.
- La portabilité des données : formats, accès, documentation, clauses de réversibilité.
- Un cadre cyber robuste : audits, segmentation, gestion des vulnérabilités, procédures de crise.
- Une trajectoire de compétences : transfert de savoir-faire, formation, documentation, pour éviter la dépendance intégrale.
La course au numérique ne se résume pas à une guerre de slogans : elle reconfigure l’équilibre de pouvoir entre fabricants d’équipements, éditeurs de logiciels et industriels utilisateurs. Siemens et Schneider, vétérans du monde physique, parient que l’avenir se jouera dans la couche logicielle. À mesure que l’IA s’invite dans les ateliers et que l’énergie devient un facteur de compétitivité aussi déterminant que le coût du travail, la question n’est plus de savoir si l’industrie doit se numériser, mais qui contrôlera la plateforme qui la pilotera au quotidien.



