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24 septembre 2026Au moment où les émissions mondiales de CO2 liées à l’énergie restent proches de leurs records (plus de 37 milliards de tonnes par an, selon l’AIE), une autre bataille se joue loin des cheminées et des puits : celle de la crédibilité des expertises. La participation, au prochain rapport du Giec, de chercheurs ayant des liens avec l’industrie pétrolière saoudienne ravive une question sensible : jusqu’où la science du climat peut-elle s’ouvrir à des experts issus d’écosystèmes industriels sans fragiliser la confiance dans ses conclusions ?
Le Giec, une machine scientifique sous haute surveillance diplomatique
Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) n’est pas un laboratoire : c’est une organisation onusienne qui synthétise la littérature scientifique disponible pour éclairer les décideurs. Son fonctionnement est massivement collégial : des centaines d’auteurs, des milliers de publications examinées, et plusieurs cycles de relecture. Lors du 6e cycle d’évaluation (AR6), plus de 700 auteurs principaux et contributeurs ont participé aux différents volumes, et les projets de chapitres ont reçu des dizaines de milliers de commentaires lors des phases de revue.
Ce dispositif est souvent présenté comme un antidote aux biais individuels : aucun auteur, aussi influent soit-il, ne peut « écrire le rapport » à lui seul. Mais le Giec reste aussi un objet politique au sens strict, parce que ses rapports s’adressent aux gouvernements et que la formulation du « Résumé à l’intention des décideurs » fait l’objet d’une approbation ligne à ligne par les États membres. Dans cet espace, la suspicion de conflit d’intérêts devient un sujet explosif.
Des liens avec l’industrie pétrolière saoudienne : ce que recouvre la controverse
L’actualité à l’origine de la polémique est claire : des chercheurs associés, de près ou de loin, à des structures liées à l’industrie pétrolière saoudienne figurent parmi les contributeurs du prochain rapport. La question n’est pas tant celle de la nationalité que celle des affiliations, des financements de recherche, ou des collaborations avec des entités dont l’activité dépend directement des hydrocarbures.
Dans le cas saoudien, le sujet est d’autant plus inflammable que le royaume est le premier exportateur mondial de pétrole brut parmi les membres de l’OPEP et que son entreprise nationale, Saudi Aramco, est l’un des plus grands acteurs du secteur. La stratégie climatique du pays combine des investissements dans des technologies bas carbone (hydrogène, captage-stockage du CO2, efficacité énergétique) et la défense d’un rôle prolongé du pétrole dans le mix mondial. Un positionnement qui, dans les négociations climatiques, a souvent conduit l’Arabie saoudite à s’opposer à des formulations jugées trop directes sur la « sortie » des combustibles fossiles.
Le point sensible est donc le suivant : si des experts ayant travaillé avec des acteurs pétroliers contribuent à un rapport qui évalue notamment les trajectoires d’émissions, les scénarios énergétiques et les options d’atténuation, le public peut-il croire que les arbitrages scientifiques resteront indemnes ?
Conflits d’intérêts : une notion plus complexe que la simple affiliation
Dans la recherche, le conflit d’intérêts ne se limite pas à une situation de corruption. Il désigne un risque structurel : la possibilité qu’un intérêt secondaire (financier, institutionnel, réputationnel) influence, consciemment ou non, un jugement censé relever de l’intérêt général.
Deux réalités coexistent :
- Des liens peuvent être déclarés et encadrés : financements antérieurs, contrats, participation à des projets industriels, etc. La transparence ne supprime pas le risque, mais elle permet l’évaluation par les pairs.
- La compétence se trouve parfois dans l’industrie : modélisation énergétique, ingénierie des systèmes, données d’exploitation, scénarios technologiques. Écarter systématiquement des chercheurs ayant travaillé avec des entreprises pourrait priver les rapports d’expertises utiles, surtout sur des sujets comme le captage-stockage du carbone (CSC) ou la mesure des émissions de méthane.
Un membre du monde académique résumait récemment ce dilemme dans une formule souvent reprise dans les conférences internationales : « La question n’est pas d’avoir des intérêts, mais de savoir comment ils sont gérés. »
Pourquoi la confiance dans le Giec est un enjeu industriel autant que politique
Pour l’industrie, le rapport du Giec n’est pas un document théorique. Il influence directement :
- les trajectoires de réglementation (normes, prix du carbone, obligations de reporting) ;
- les décisions d’investissement des grandes entreprises, notamment dans l’énergie ;
- les conditions de financement, via les critères ESG et la perception du risque climatique ;
- les contentieux climatiques, dont le nombre augmente dans le monde, avec des décisions parfois fondées sur l’état de la science.
Dans ce contexte, la moindre suspicion d’influence peut être utilisée comme une arme rhétorique. Les opposants à des politiques climatiques plus strictes peuvent s’appuyer sur la présence d’auteurs « liés au pétrole » pour semer le doute sur l’objectivité du rapport, tandis que des ONG et certains chercheurs y verront la preuve d’une infiltration visant à diluer les messages sur la réduction des fossiles.
La question de fond est donc industrielle : si le Giec perd en crédibilité auprès d’une partie du public, l’acceptabilité sociale des décisions de transition peut se fracturer davantage, dans un climat déjà polarisé.
Le nerf du débat : le choix des scénarios et le rôle des technologies de captage
Les controverses autour de l’influence de l’industrie se cristallisent souvent sur des points techniques très précis, mais à fort impact politique. Parmi eux, deux sujets reviennent systématiquement.
Les scénarios d’atténuation et la place des combustibles fossiles
Les rapports du Giec s’appuient sur des familles de scénarios issus de la littérature scientifique, qui décrivent des trajectoires compatibles avec des objectifs de température (1,5 °C, 2 °C). Or, la structure d’un scénario (vitesse de déploiement des renouvelables, évolution de la demande, sobriété, contraintes sur les fossiles) peut modifier l’interprétation politique : faut-il parler d’« élimination » du pétrole et du gaz, de « réduction drastique », ou d’un maintien partiel compensé par des puits de carbone ?
Le captage-stockage du CO2 (CSC), entre solution et alibi
Le CSC occupe une place particulière, car il représente à la fois un levier technologique réel et un point de crispation. Les industriels y voient une voie pour décarboner des secteurs difficiles (ciment, acier, chimie) et, parfois, pour prolonger l’usage des hydrocarbures. Les critiques dénoncent un « alibi » susceptible de retarder la réduction de la production fossile.
Dans les chiffres, le CSC déployé aujourd’hui reste limité par rapport aux besoins des scénarios ambitieux : les capacités opérationnelles mondiales se mesurent en dizaines de millions de tonnes de CO2 captées par an, loin des milliards de tonnes évoqués dans certaines trajectoires à horizon 2050. C’est précisément sur ce type d’écart entre promesse et réalité que la rédaction des chapitres du Giec devient déterminante.
Quels garde-fous existent réellement au Giec ?
Le Giec dispose de règles de procédure et de politiques de transparence, notamment sur la déclaration d’intérêts, la pluralité géographique et disciplinaire, et le processus de revue. La robustesse du système tient à plusieurs couches :
- Multiauteurs : les chapitres sont coécrits, ce qui réduit l’effet d’une influence isolée ;
- Revues successives : experts et gouvernements commentent, et les auteurs doivent répondre aux remarques ;
- Traçabilité : les réponses aux commentaires sont documentées, permettant d’identifier les points contestés ;
- Primauté de la littérature publiée : le Giec n’invente pas les résultats ; il synthétise l’état des connaissances.
Mais ces garde-fous ont leurs limites. D’abord, la transparence n’empêche pas la perception d’un biais. Ensuite, la sélection des auteurs et des coordinateurs a un effet sur l’angle des chapitres : sensibilité aux incertitudes, choix des études mises en avant, hiérarchisation des risques, vocabulaire. Enfin, la phase d’approbation par les États du résumé peut conduire à des formulations moins tranchées, même si le texte scientifique de base demeure la référence.
Industrie, science, climat : l’Europe face à une question de gouvernance
Pour les acteurs industriels européens, l’épisode est un rappel : la transition ne se joue pas uniquement dans la technologie ou la réglementation, mais aussi dans la gouvernance de la connaissance. Une partie des chaînes de valeur (énergie, chimie, transport maritime, acier) dépend encore fortement des combustibles fossiles, tandis que les investissements bas carbone exigent de la visibilité. Quand une institution comme le Giec est contestée, c’est tout l’écosystème de planification qui se fragilise.
Des voix plaident pour renforcer les exigences de déclaration publique des intérêts, clarifier les règles de récusation sur certains sujets, ou publier davantage d’éléments sur la gestion des conflits potentiels. D’autres rappellent qu’une exclusion trop large de profils « liés à l’industrie » créerait une asymétrie : des experts travaillant sur l’énergie sont fréquemment en interface avec des entreprises, y compris en Europe, via des chaires, des consortiums et des contrats de recherche.
Au fond, la controverse met en lumière une tension difficilement soluble : le Giec doit rester une synthèse scientifique ouverte à l’ensemble des compétences, mais sa légitimité dépend d’une confiance quasi absolue. Et dans une économie où les fossiles pèsent encore lourd, chaque ligne d’un rapport, chaque nuance sur le rôle du pétrole, du gaz ou du captage, devient un enjeu stratégique autant qu’un débat de méthode.




