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Hanwha, le pari sud-coréen qui bouscule l’industrie européenne de défense
22 juin 2026En moins de trois ans, un industriel sud-coréen a réussi là où nombre de groupes européens peinaient encore à changer d’échelle : livrer vite, produire beaucoup, et s’implanter sur le continent au moment précis où les armées reconstituent leurs stocks. Hanwha, conglomérat tentaculaire devenu champion de la défense, avance en Europe avec une stratégie simple et redoutablement lisible : localiser la production, proposer des transferts de technologie et sécuriser des chaînes d’approvisionnement robustes.
Une fenêtre historique : l’Europe achète, mais veut aussi fabriquer
Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, les budgets de défense européens se sont redressés à un rythme inédit depuis la fin de la guerre froide. L’Allemagne a annoncé un fonds spécial de 100 milliards d’euros ; la Pologne consacre désormais plus de 4% de son PIB à la défense ; et l’Union européenne a multiplié les dispositifs pour stimuler la production, notamment sur les munitions d’artillerie de 155 mm, devenues un indicateur brutal des limites industrielles du continent.
Le problème est autant capacitaire qu’industriel : les armées veulent des équipements rapidement, tandis que les industriels européens, très spécialisés et parfois fragmentés, doivent rallonger des lignes de production, sécuriser des fournisseurs, et recruter des compétences rares. Dans cet interstice, Hanwha s’est engouffré. « Les Européens ont redécouvert une réalité : sans volumes et sans cadence, la souveraineté reste une formule », résume un consultant parisien spécialisé dans les chaînes de valeur défense.
Hanwha : du conglomérat à la machine de guerre industrielle
Hanwha est l’un de ces chaebols sud-coréens capables de naviguer entre chimie, énergie, finance et industrie lourde. Sa branche défense s’est renforcée au fil des ans autour de deux piliers : la puissance de production (capacité à tenir des cadences élevées) et un catalogue complet allant de l’artillerie automotrice aux systèmes de roquettes, en passant par des composants, munitions et services de maintenance.
La particularité de l’industriel, vue d’Europe, tient à son approche « système » : il ne vend pas seulement un matériel, mais un ensemble de production, de soutien et de formation, avec une logique de localisation. Cette méthode a trouvé un terrain favorable à l’Est du continent, où la pression sécuritaire est maximale et où l’acceptabilité politique des importations dépend fortement de la création d’emplois et de retombées industrielles.
Un responsable d’achats d’un pays d’Europe centrale, sous couvert d’anonymat, résume l’équation : « Nous avons besoin de livraisons rapides, mais aussi de compétences et d’usines chez nous. C’est ce double discours, capacité immédiate et localisation, qui fait la différence. »
La Pologne, vitrine européenne d’une stratégie d’implantation
Le cas polonais sert de démonstrateur. Varsovie a massivement commandé des équipements sud-coréens pour accélérer la modernisation de ses forces terrestres, tout en exigeant des transferts de technologies et des partenariats industriels. Pour Hanwha, cette relation est devenue un levier : ancrage local, visibilité politique, et possibilité de rayonner ensuite vers d’autres marchés européens.
Au-delà des volumes, l’enjeu est la transformation d’achats en capacité industrielle. Les discussions autour d’assemblage local, de maintenance, voire de production sous licence, répondent à une demande devenue centrale : ne pas dépendre uniquement d’importations dans une période où les délais de livraison se comptent parfois en années. Sur ce point, Hanwha bénéficie aussi d’une expérience acquise en Asie : produire pour des forces armées soumises à des tensions régionales permanentes, avec des impératifs de réactivité et de stock.
Livrer vite : l’argument qui met l’industrie européenne sous pression
Dans l’industrie de défense, la vitesse est un avantage concurrentiel rare, car elle se heurte à des goulots d’étranglement (matières premières, poudres, microélectronique, qualification, contrôle qualité). Hanwha a construit sa réputation sur une capacité à répondre rapidement à des commandes importantes, là où certains fournisseurs occidentaux doivent arbitrer entre carnets de commandes saturés et lignes encore en montée en puissance.
Cette promesse bouscule les équilibres européens. D’un côté, les États veulent sécuriser l’approvisionnement et tenir des calendriers. De l’autre, ils cherchent à préserver une base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne, avec des champions nationaux et des programmes communs. La tension se lit dans les débats à Bruxelles : comment accélérer les achats sans transformer l’urgence en dépendance structurelle ?
Un industriel français du secteur, interrogé lors d’un salon professionnel, observe : « La compétition se déplace. Ce n’est plus seulement une question de performance technique, mais de capacité à produire, à tenir une cadence, et à partager la valeur avec les territoires. »
Transferts de technologie : promesse industrielle ou nouvelle dépendance ?
La stratégie d’Hanwha en Europe repose sur une formule attractive : vendre des équipements avec, en contrepartie, une part de production ou d’intégration locale. Pour les gouvernements, c’est politiquement payant : emplois, savoir-faire, fiscalité, et réduction du risque de rupture d’approvisionnement.
Mais la mécanique est plus complexe. D’abord, tous les transferts ne se valent pas : assembler n’est pas concevoir, fabriquer une sous-partie n’est pas maîtriser l’architecture complète, et l’accès aux codes, aux capteurs ou à certains composants critiques reste souvent limité. Ensuite, la dépendance peut se déplacer : d’un fournisseur européen vers un fournisseur asiatique, ou vers des chaînes d’approvisionnement globalisées qui restent vulnérables.
Un ancien haut fonctionnaire européen résume cette prudence : « La localisation est nécessaire, mais la souveraineté se mesure à la maîtrise des éléments critiques : propulsion, électronique, munitions, chaînes logicielles. Il faut regarder ce qui est réellement transféré. »
Le nerf de la guerre : munitions, poudres et cadence industrielle
Le conflit en Ukraine a remis les munitions au centre du débat public, ce qui était impensable il y a dix ans. L’UE s’est fixé des objectifs élevés de production de 155 mm, tandis que les industriels investissent pour accroître les capacités. Dans cet univers, la différence se fait sur la capacité à sécuriser les intrants : explosifs, poudres, métaux, mais aussi machines-outils et main-d’œuvre qualifiée.
Hanwha arrive avec une culture de l’intégration industrielle et une chaîne d’approvisionnement éprouvée, héritée de l’écosystème sud-coréen. Cette approche séduit les pays qui ne veulent plus subir des délais. Elle inquiète aussi certains acteurs européens, car elle peut capter des budgets qui, autrement, auraient été orientés vers des programmes européens plus lents à livrer.
Dans plusieurs capitales, le raisonnement est pragmatique : combiner des achats « sur étagère » pour combler le trou capacitaire immédiat et des programmes à long terme pour reconstruire l’autonomie industrielle. Hanwha s’insère précisément dans la première brique, tout en essayant de s’accrocher à la seconde via l’implantation locale.
Une concurrence qui redessine le paysage industriel européen
L’offensive commerciale d’Hanwha ne se joue pas seulement contre un groupe, mais contre une structure : en Europe, les programmes sont souvent longs, multipartenaires, et très normés. Les acquisitions étrangères, elles, peuvent paraître plus directes, avec des calendriers serrés et une logique de contractualisation plus simple.
Pour les industriels européens, le défi est double. D’une part, accélérer la montée en cadence sans dégrader la qualité ni exploser les coûts. D’autre part, proposer des partenariats plus flexibles, capables de répondre aux exigences de localisation des États clients. Les gouvernements, eux, arbitrent entre urgence opérationnelle et préférence européenne, dans un moment où la crédibilité de la dissuasion conventionnelle se mesure en délais de livraison.
Ce mouvement a aussi un effet de miroir : il met en évidence le retard accumulé sur certaines capacités de production en série, longtemps considérées comme secondaires dans une Europe focalisée sur les opérations extérieures et la haute technologie. « On a surinvesti le sophistiqué et sous-investi le volumique », constate un analyste du secteur défense basé à Bruxelles.
Ce que l’Europe peut gagner… et ce qu’elle risque de perdre
L’arrivée d’un acteur comme Hanwha peut contribuer à résoudre une partie de l’équation : remplir des stocks, moderniser des parcs vieillissants, et réindustrialiser certains territoires via des chaînes d’assemblage et de maintenance. Elle peut aussi servir de catalyseur, en poussant les industriels européens à investir plus vite et à repenser leurs organisations.
Le risque, lui, est celui d’un décrochage stratégique : si l’urgence absorbe l’essentiel des budgets, les programmes européens plus structurants peuvent être retardés, ce qui affaiblit la capacité du continent à décider seul à moyen terme. Le second risque est industriel : si la valeur ajoutée la plus critique reste à l’extérieur (composants, logiciels, munitions sensibles), la dépendance se maintient, simplement déplacée.
Au fond, la poussée d’Hanwha agit comme un test de maturité pour l’Europe de la défense. Elle oblige à clarifier une doctrine industrielle : quelles capacités doivent être impérativement maîtrisées en Europe, lesquelles peuvent être co-produites, et quelles dépendances sont jugées acceptables en échange de délais et de volumes. Tant que cette hiérarchie restera floue, les acteurs les plus rapides continueront d’avancer leurs pions — et Hanwha, manifestement, a compris avant d’autres que la guerre moderne se gagne aussi à l’usine.





