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13 août 2026Pourquoi le risque opérationnel est devenu un enjeu de gouvernance.
Par Mathieu Leduc, Directeur Général, dss+
Les entreprises industrielles disposent aujourd’hui d’une quantité d’informations sans précédent. Pourtant, après chaque accident majeur, le même sentiment de doute : « nous savions qu’il y avait un risque » et la même question qui revient : comment avons-nous pu ne pas le voir venir ?
Chaque accident industriel majeur, chaque rupture de production ou chaque dégradation soudaine des performances donne lieu à une analyse approfondie. Les causes sont étudiées, les décisions sont reconstituées et les événements sont remis dans leur chronologie. Pourtant, au-delà des facteurs techniques, humains ou organisationnels, une phrase revient presque systématiquement :
« Nous ne l’avions pas vu venir. »
Dans la majorité des organisations que j’ai eu l’occasion d’accompagner, les premiers signaux existaient déjà, les dangers sont connus. Les équipes les voyaient. Les responsables de maintenance les évoquaient. Les managers de terrain constataient une évolution progressive de certaines pratiques. Les informations étaient présentes, mais dispersées, rarement reliées entre elles et encore plus rarement interprétées comme les manifestations d’une évolution du risque opérationnel.
C’est là que réside l’un des grands défis actuel de l’industrie. Nous ne souffrons plus d’un manque de données. Nous souffrons d’un manque de visibilité.

De plus en plus d’informations… mais voient-elles vraiment l’essentiel ?
L’industrie n’a jamais autant investi dans le pilotage de la performance. Les systèmes d’information sont devenus extrêmement puissants, les tableaux de bord se sont enrichis et les indicateurs couvrent désormais pratiquement toutes les dimensions de l’activité : sécurité, qualité, maintenance, production, coûts, énergie ou encore performance financière.
Cette évolution constitue une avancée majeure. Elle permet de prendre des décisions plus rapides et mieux informées.
Mais elle entretient également une confusion.
Nous avons progressivement assimilé la quantité d’informations disponibles à notre capacité de comprendre la réalité de l’organisation.
Or ces deux notions sont loin d’être équivalentes.
Accumuler des données ne signifie pas nécessairement mieux percevoir les évolutions qui rendent une organisation plus ou moins robuste. Les tableaux de bord décrivent avec précision ce qui s’est produit. Ils expliquent beaucoup moins clairement ce qui est en train de changer.
Et cette nuance est fondamentale.
Les indicateurs expliquent les résultats d’hier. Le profil de risque opérationnel éclaire les conditions de la performance de demain.
La performance peut rester excellente… alors que le risque augmente

C’est probablement l’un des paradoxes les plus difficiles à accepter pour un dirigeant.
Une entreprise peut afficher d’excellents résultats tout en devenant progressivement plus vulnérable. Les délais sont respectés. Les volumes sont atteints. Les indicateurs financiers restent conformes aux objectifs. Rien, en apparence, ne justifie une inquiétude particulière, tout pousse à avoir confiance.
Pourtant, dans le même temps, les reports de maintenance deviennent plus fréquents. Les plans d’action prennent du retard. Les départs de collaborateurs expérimentés fragilisent certaines équipes. Les arbitrages budgétaires repoussent des investissements pourtant nécessaires. Sous la pression opérationnelle, certaines dérogations deviennent progressivement acceptables.
Pris séparément, aucun de ces phénomènes ne paraît alarmant.
Ensemble, ils transforment pourtant les conditions dans lesquelles l’entreprise fonctionne.
C’est précisément cette évolution que les indicateurs classiques peinent à rendre visible.
Le profil de risque opérationnel évolue bien avant les incidents
On présente souvent le risque comme la probabilité qu’un événement survienne. Dans la réalité industrielle, le risque ressemble davantage à un profil associé à une dynamique. Il évolue silencieusement, parfois pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, avant de se matérialiser.
Les organisations disposent souvent des pièces du puzzle. Ce qui leur manque, c’est la capacité à voir l’image dans son ensemble.
Les accidents majeurs sont rarement le résultat d’une décision isolée ou d’une erreur unique. Ils sont beaucoup plus souvent l’aboutissement d’une succession de facteurs discrets qui paraissaient chacun raisonnables au moment où ils ont été pris.
C’est précisément pour cette raison que les retours d’expérience sont si souvent frustrants.
Avec le recul, tout semble évident. Mais cette évidence n’apparaît qu’une fois les événements reconstitués. L’enjeu n’est donc pas de mieux expliquer le passé.
Il est de rendre ces évolutions visibles pendant qu’elles se produisent encore et avant que les évènements ne surviennent.
Le risque opérationnel n’est plus seulement un sujet HSE
Pendant longtemps, les entreprises ont confié le risque opérationnel aux spécialistes de la sécurité, de la maintenance ou de la production.
Cette organisation était logique.
Elle devient aujourd’hui insuffisante.
Les décisions qui modifient le niveau de risque d’une entreprise ne sont plus uniquement prises sur le terrain. Elles sont également prises dans les comités d’investissement, dans les arbitrages budgétaires, dans les politiques de recrutement, dans les stratégies de sous-traitance ou encore dans les choix de transformation numérique.
Autrement dit, le niveau de risque opérationnel est désormais façonné autant par les décisions de gouvernance que par les décisions opérationnelles.
Dans un environnement où les organisations deviennent toujours plus complexes, plus interconnectées et plus contraintes, le risque opérationnel ne peut plus être considéré comme un seul sujet technique ou fonctionnel.
Il est devenu un sujet stratégique.
Une nouvelle responsabilité pour les dirigeants
Cette évolution change profondément la nature des questions que les dirigeants devraient se poser. Pendant longtemps, il suffisait presque de demander :
« Sommes-nous en train d’atteindre nos objectifs ? »
Aujourd’hui, cette question ne suffit plus. Il devient tout aussi essentiel de se demander :
« Comprenons-nous réellement comment évolue notre exposition au risque opérationnel ? »
La différence est considérable. La première question mesure les résultats.
La seconde cherche à comprendre si les conditions qui rendent ces résultats possibles sont toujours réunies. C’est cette capacité d’anticipation qui distingue les organisations les plus résilientes.
L’intelligence artificielle, les données de masse et les nouveaux outils analytiques continueront d’améliorer notre capacité à mesurer la performance. C’est une excellente nouvelle.
Mais ils ne résoudront pas, à eux seuls, le véritable défi.
Car la question n’est plus de disposer de davantage d’informations.
Elle est de comprendre ce que ces informations disent de l’évolution réelle de nos risques.
Les entreprises industrielles les plus performantes demain ne seront pas celles qui disposeront des tableaux de bord les plus sophistiqués.
Ce seront celles qui sauront détecter, suffisamment tôt, que les conditions de leur performance sont en train de changer.
Et ce seront celles qui sauront développer la confiance dans le fait que les efforts menés garantissent leur performance.
Et c’est précisément cela, la visibilité sur le risque opérationnel.
À propos de dss+
dss+ est un cabinet de conseil opérationnel indépendant qui accompagne depuis plus de 50 ans les entreprises industrielles dans la maîtrise de leurs risques, l’amélioration de leurs performances et la transformation de leurs opérations. Nos consultants interviennent directement sur le terrain, aux côtés des équipes et des dirigeants, pour mettre en œuvre des solutions concrètes et durables.
Mathieu Leduc est Directeur Général de dss+. Pour en savoir plus sur le cabinet et ses missions : www.consultdss.com.




